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Une simple rencontre avec un sans-abri a transformé Narayanan Krishnan, un Indien de la caste la plus pure. Sa salle à manger sert aujourd’hui 120 personnes à la fois. (Photo: Marie-Soleil Desautels)

Servir plus de deux millions de repas dans la rue, coiffer et soigner des sans-abris, leur bâtir un toit, rien de cela ne faisait partie du plan de carrière de Narayanan Krishnan.

Chef dans un luxueux hôtel de Bangalore à l’âge de 20 ans, cet Indien du Sud décroche un contrat, en 2002, dans un établissement cinq étoiles en Suisse. Il file sur 400 km annoncer la nouvelle à ses parents, à Madurai, capitale culturelle de l’État du Tamil Nadu. Là, dans sa ville natale de plus d’un million d’habi­tants, tout bascule.

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Narayanan Krishnan gère depuis quelques années une maison de retraite pour les plus démunis des démunis. (Photo: Marie-Soleil Desautels)

«J’ai vu un vieil homme affamé manger ses excréments au bord d’une rue, à Madurai. Cela m’a bouleversé, figé, raconte Narayanan Krishnan, aujour­d’hui âgé de 34 ans. Je lui ai acheté un repas, il l’a dévoré. Il m’a regardé, les yeux remplis de larmes et de gratitude.»
Krishnan, joufflu et moustachu, relate comment il en est venu à fonder la Maison Akshaya («impé­rissable», en sanskrit, pour signifier que la compassion humaine ne doit jamais s’affaiblir).

Le grand complexe beige entouré de barbelés, à une vingtaine de kilomètres de Madurai, détonne dans le paysage bucolique. Ceinturée de champs, de cocotiers et de bananiers, la Maison accueille maintenant plus de 400 personnes. Narayanan Krishnan a lui-même nourri la majorité d’entre elles dans la rue.

Pas facile de rencontrer Krishnan: il a un horaire de ministre. Ses trois administrateurs bénévoles, ses 30 employés et lui sont débordés. «Ici, c’est ma vie, et tous ces gens, ces centaines de per­sonnes, sont ma famille», dit-il.

La rencontre avec le vieil homme, en 2002, a déclenché ce qu’il appelle sa «révolution silencieuse». «J’avais 20 ans et j’étais émerveillé juste à travailler dans le luxueux hôtel de Bangalore. L’Europe, c’était le rêve suprême. Mais j’ai pris conscience que je cuisinais pour des gens qui mangeaient pour le plaisir et ne finissaient pas leur assiette. J’ai compris que ma vie et ma passion pour la cuisine devaient servir les autres.»

Dès lors, il oublie l’Europe et s’installe chez ses parents. Avec ses économies, il achète des repas, qu’il distribue à une trentaine de sans-abris près des gares, des arrêts d’autobus ou des temples. Narayanan Krishnan cible les plus démunis: les malades mentaux et les personnes âgées abandonnés dans les rues. Le ministère de la Santé et du Bien-être familial estime que de 6 % à 7 % de la population indienne souffre de troubles mentaux, soit environ 80 millions de personnes. Et dans ce pays de 1,25 milliard d’habitants où le salaire moyen équivaut à quelque 150 dollars par mois, 270 millions de personnes vivent avec moins de 60 cents par jour.

À la Maison Akshaya, les bureaux sont meublés modestement. Des prix de reconnaissance ornent murs et étagères — l’homme et son organisme en ont reçu une cinquantaine à ce jour. Ainsi, la chaîne de télé américaine CNN a sélectionné le nom de Narayanan Krishnan dans son palmarès des 10 héros du monde en 2010, qui rend hom­mage à des gens ordinaires aux actions exceptionnelles. De quoi susciter la fierté de ses parents.

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Dans une des aires de la Maison Akshaya, des femmes jouent au carrom, ancêtre indien du jeu de pichenotte. (Photo: Marie-Soleil Desautels)

Mais ce n’était pas le cas lorsqu’ils ont compris que leur fils abandonnait sa carrière et l’Europe. Issus de la plus haute caste en Inde et travaillant dans les assurances, ils ont d’abord cru à une lubie temporaire, voire à un instant de folie. Le père a même conduit son fils chez un psychiatre et dans un temple réputé pour contrer les effets de la magie noire!

Krishnan convainc alors ses parents de l’accompagner dans la rue. Ils y rencontrent entre autres un vieillard abandonné par ses enfants. Celui-ci touche les pieds de sa mère, un signe de grand respect, et lui dit: «Si j’ai trois repas par jour, c’est grâce à votre fils.» «Ma mère était émue, se rappelle-t-il. À notre retour, elle m’a dit: “Continue à nourrir ces gens et je travaillerai pour te nourrir jusqu’à la fin de mes jours.” Peut-être m’a-t-elle trop nourri, je pèse 90 kilos !» raconte le père de deux jeunes enfants.

Peu après s’être entendu avec ses parents, Narayanan Krishnan commence à cuisiner et fonde une ONG pour collecter des fonds. Des bénévoles se joignent à lui, puis il engage quelques employés. Il en vient à préparer trois repas par jour pour 450 personnes vulnérables et parcourt quotidiennement 180 km à Madu­rai pour les nourrir, 365 jours par année.

En 2008, pour héberger ses protégés, il achète 1,3 hectare de terrain avec l’aide financière de son père et la contribution de donateurs. En 2010, le palmarès de CNN propulse l’ONG dans l’œil du public et les dons affluent, ce qui permet d’ouvrir la Maison Akshaya plus tôt qu’espéré.

Deux mois après l’ouverture, en mai 2013, le complexe abritait déjà 400 personnes. L’ONG interrompt alors la distribution des repas dans la rue et ne s’y remet qu’un an plus tard, pour nourrir 250 bouches. Elle lance aussi une deuxième phase de construction, afin de doubler sa capacité d’accueil pour août 2016. La fuite d’une résidante, en juin 2014, braque cependant les projecteurs sur l’organisation. La femme, atteinte de maladie mentale, disait y subir des sévices. L’ONG défend ses pratiques devant la Cour, qui rejette finalement la requête, faute de preuves. Pendant la procédure, des résidants choisissent de quitter le complexe.

Mais S. Ragavan, 72 ans, ne serait jamais parti. «Je suis l’homme le plus heureux du monde!» dit-il, un exemplaire de la biographie I Am Malala entre les mains. «Ici, c’est un palais, un paradis où je vais finir mes jours!» L’équipe d’Akshaya l’a ramassé ivre sur la chaussée à l’été 2013. «Krishnan me traite comme un gentleman, comme son frère», ajoute le vieil homme, qui a tout perdu à cause de l’alcool. Il consacre désormais ses journées à enseigner aux illettrés ou à accomplir les tâches sur sa liste.

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Photo: Tasnim Nazeer

Quelque 175 résidants participent en effet aux tâches quoti­diennes. Ils nettoient les espaces communs, roulent les matelas de paille des dortoirs, servent le thé, jardinent. C’est l’un des buts d’Akshaya: les aider à retrouver leur dignité. «À présent, Akshaya dépend d’eux, dit Krishnan. Sans leur aide, on n’y arriverait pas.» Les dons récurrents que reçoit l’ONG couvrent 22 jours de fonctionnement par mois. Le reste, à crédit, est remboursé par les dons spontanés. Narayanan Krishnan ne perçoit toujours aucun salaire. Et seulement 1 % des dons vont à l’administration.

Une centaine de rescapés ont à ce jour renoué des liens avec leur famille. Près de 150 autres sont morts sous ce toit — vieillesse, sida, hépatite, tuberculose. «Akshaya, c’est un endroit où mourir pour beaucoup d’entre eux», dit le fondateur.

Dans la cuisine fourmillent des résidants occupés à hacher des légumes. Trois cuisiniers ont pris le relais de Krishnan et, ce soir, ils façonnent 4 000 idlis, ces gâteaux faits de riz fermenté et de lentilles servis avec une sauce épicée. La salle à manger embaume. Des résidants mettent les couverts et la vaisselle en inox tinte sur les tables métalliques.

Dans une aire commune adjacente, des hommes colorient. L’un donne vie à une déesse hindoue, un autre à Winnie l’ourson. De la musique anime l’endroit. Des femmes jouent au carrom, ancêtre indien du jeu de pichenotte. D’autres tissent des sacs de provisions ou fabriquent des bijoux en papier.

À l’infirmerie, où l’on fournit pour près de 2 000 dollars de médicaments par mois, l’infirmière explique avoir quitté son emploi dans un hôpital pour œuvrer à Akshaya. «Krishnan a longtemps formé une armée à lui seul, sans jamais baisser les bras. Je me sens en paix en les aidant», dit-elle en nettoyant la plaie béante à la tête d’un nouvel arrivant.

À deux pas de là, un homme coupe les cheveux d’une résidante. Pendant des années, Krish­nan s’acquittait de cette tâche dans la rue. Comme les sans-abris étaient trop effrayés par les rares barbiers qui avaient accepté de l’aider, il a appris à faire huit coupes de cheveux.

Manier le rasoir et savonner les sans-abris l’a d’ailleurs obligé à affronter sa famille. Celle de Krishnan est brahmane, la caste la plus pure. Dans l’hindouisme, les castes régissent le métier que l’on exerce, les rapports sociaux et les gestes au quo­tidien. Un brahmane ne s’occupe pas des laissés-pour-compte de la société, les «intouchables».

«Des membres de ma famille et de la communauté se plaignaient de mon comportement. Je leur ai dit: “Je ne suis plus un brahmane, juste un être humain.”» Un acte révolutionnaire dans une société attachée aux traditions et où persistent les castes malgré leur abolition théorique, en 1948.

«C’est quoi le but de la vie? C’est de donner, insiste Narayanan Krishnan. Et on en tire un réel bonheur.»

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Photo: Marie-Soleil Desautels

Un cas parmi tant d’autres

Lorsque Rosy, une femme aux traits du nord de l’Inde, a été soustraite à la rue, on la croyait enceinte de six mois, apprend-on dans le site Facebook d’Akshaya — l’ONG est active sur Internet, entre autres avec des ramifications aux États-Unis et aux Pays-Bas. Elle avait été victime d’agressions à maintes reprises. Mais «c’était un fibrome utérin», raconte Narayanan Krishnan. Une collecte de fonds a été organisée pour payer l’opération.